La thérapie contemplative : une plénitude par-delà nos souffrances

Formé à la psychologie contemplative, et détenteur d’un master en psychologie clinique, François Bugel pratique en cabinet, ainsi qu’en thérapie de groupe à Montréal et à Paris. Dans cet article, il nous parle de l’approche contemplative de la thérapie.

 

La psychologie contemplative fonde sa pratique sur le modèle de la méditation. On croit souvent que cette dernière consiste à ne plus penser, alors qu’il s’agit au contraire d’accepter nos pensées et nos émotions (avons-nous le choix ?), mais sans nous identifier à elles. Nous avons tous tendance à nous approprier les objets, les pensées, les émotions, voire même les personnes proches ! Mais quand on médite on s’aperçoit que toutes nos images et nos sensations ne cessent de changer, elles sont comme des nuages qui passent, éphémères et insaisissables. Nous tentons de construire des châteaux avec des sables mouvants.

Lorsque je reçois des personnes en souffrance, j’écoute leur récit avec respect et compassion, aussi souvent qu’il le faut, en appliquant l’approche de la méditation : je ne les limite pas à ce qu’ils pensent ou ressentent, ni ne limite ma présence à ce que je pense et ressens. Derrière les nuages je sais qu’il y a le ciel bleu. C’est le meilleur moyen pour permettre à une personne de se libérer peu à peu de son histoire. Cela parait simple et pourtant c’est une chose délicate à réaliser.

Délicate car nous tenons tous à nos certitudes. Elles sont faites de la trame de nos désirs et de nos souffrances, de tout ce que nous ne voulons pas lâcher ; elles nous habillent et nous protègent. Nous préférons nous vêtir de nos drames ou de nos victoires plutôt que d’être nus. Parfois même la banalité de notre existence nous sert d’habit pour nous fondre dans la masse. Il nous est difficile de quitter nos oripeaux, même si parfois ils nous mènent en enfer.

Un jour un patient vint me voir. Il était en plein drame, avait perdu sa femme après 40 années de vie commune. En la perdant c’est tout son univers qui s’effondrait : le jour des obsèques son entourage apprit que leur fils officiellement âgé de 23 ans n’avait jamais existé. Afin de ne pas se confronter au regard supposé jugeant de leur entourage, son épouse et lui-même avaient inventé ce fils que personne ne rencontra jamais, et qui prit au fil du temps une importance grandissante. Débordés par leur mensonge censé à l’origine apaiser leur douleur, ils ne surent mettre fin à cette rocambolesque affaire, et le jour de l’enterrement la vérité éclata. Alors que je lui parlais de sa souffrance, cet homme m’interrompit et me regarda droit dans les yeux : « Monsieur, je ne souffre pas. Je suis anéanti. »

Cette histoire montre combien il est parfois si difficile de renoncer à nos convictions : elles sont le rempart supposé contre notre vulnérabilité. Pourtant, en renonçant à cette dernière nous perdons l’occasion de nous confronter à l’expérience fraîche et brute de l’instant présent : en effet la vulnérabilité amplifie notre relation au monde, et rend toute chose plus sensible, au contraire de nos souffrances refoulées qui isolent et nous coupent de nos frères humains. Elle demande du courage et lorsqu’elle est assumée, nous remplit de fierté et de présence authentique.

C’est pour cela que la thérapie contemplative est en un certain sens une thérapie de la vulnérabilité. Elle ne cherche pas à solidifier nos positions : la puissance est ailleurs. Elle est dans l’acceptation que rien ne dure, nos joies comme nos peines, et dans la confiance qu’au-delà de nos péripéties il y a le ciel bleu, notre santé inaltérable. C’est le processus de la méditation.

Dans l’histoire du fils légendaire, nous constatons également à quel point les productions de notre esprit peuvent parfois façonner le réel. Nos pensées, surtout quand elles sont récurrentes, sont la cause de conséquences à venir, comme les nuages éphémères qui produisent la pluie ou l’orage, et sauvent ou menacent des vies. Cette puissance de l’esprit, elle est à prendre en compte dans une thérapie, non pour la combattre ou en dénoncer les invraisemblances, mais pour s’en faire une alliée.

Pour aider la personne à lâcher ses certitudes sans avoir l’impression de se perdre, la légende qu’elle s’est fabriquée sur elle-même sans basculer dans le vide, j’épouse sincèrement et avec enthousiasme le mouvement du récit, mais comme pour mieux le dépasser. Mon écoute est celle du cœur et du ressenti, elle est au-delà des mots, et ma présence est inconditionnelle.

C’est le point important, parce que lorsque l’accueil que l’on vous offre n’est plus conditionné, ni par l’originalité de votre récit ou sa pauvreté, ni par sa puissance dramatique ou son humour, vous renoncez peu à peu à vos scénarios comme à un ornement devenu inutile. C’est le même conseil donné aux pratiquants : ne t’accroche pas aux résultats de ta méditation ; qu’ils soient lumineux ou confus, continue de pratiquer.

L’accueil inconditionnel -comme le fait le miroir- est pour moi l’alpha et l’oméga de la psychologie contemplative : quelles que soient les souffrances exposées, la noirceur des récits, ils n’affectent pas la pureté du miroir. Ça ne veut pas dire que je ne donne pas de limites ou nie toutes valeurs ; le miroir est précis et tranchant. Mais il est aimant, dans le sens où il considère les êtres humains comme fondamentalement bons, et perçoit et reflète l’intelligence derrière les comportements même les plus aberrants.

Méditez ne serait-ce que quelques instants et observez : le flot de pensées et d’émotions qui défilent montrent à la fois que notre ego ne cesse de créer des histoires qui garantissent sa survie, mais lorsqu’on y regarde de plus près on voit aussi que l’on est affamé de présence ; nos dialogues intérieurs, les scènes qu’on rejoue, c’est souvent un Autre qu’on désire. Nous sommes comme des enfants dans une grande maison vide, nous cherchons effrayés à ne pas nous dissoudre dans l’indifférence. Derrière ce flot de pensées, comme derrière le récit arrangé d’une vie, on trouve la sagesse de désirer une présence authentique. Pour cette personne, par-delà le mensonge, il y avait le désir d’un fils qu’ils n’avaient pu avoir.

Ce désir de présence, de ce qui n’est pas encore et dont on porte pourtant l’empreinte, conditionne notre vie. En aidant la personne à libérer son cœur et ses désirs, j’essaie de la rendre présente à elle-même, authentiquement, et ainsi à apaiser son esprit.

 

Pablo NERUDA, dans son poème La solitude ne raconte pas autre chose, il me semble :

Ce qui n’arriva pas fut si soudain
que je suis resté là et pour toujours,
sans savoir, sans qu’on sache ma présence,
comme caché sous un fauteuil
ou comme égaré dans la nuit :
ainsi fut ce qui ne fut pas,
ainsi je suis resté et pour toujours.

Plus tard j’ai questionné les autres,
j’ai demandé aux hommes et aux femmes
ce qu’ils faisaient d’une pareille certitude
et comment ils avaient appris la vie :
j’attends encore qu’ils me répondent,
ils ont continué à vivre, à danser.

Ce qui ne vous est arrivé
est ce qui détermine le silence,
et si je ne veux parler
c’est que je suis resté là dans l’attente :
dans cette région, ce jour-là,
je ne sais pas ce qui m’est arrivé
pourtant je ne suis plus le même

(in Mémorial de l’Ile Noire Poésie Gallimard)

François Bugel, février 2016.

(Pour tout complément d’information : http://psychologie-compassion.com/)